Former l’Ingénieur Citoyen

« L’ingénieur citoyen » et « la crise »

lundi 28 septembre 2009

« L’ingénieur citoyen » et « la crise »

Voici bien des guillemets pour un titre. C’est pour marquer le caractère un peu convenu de ces vocables, et la nécessité d’en extraire la substantifique moelle, pour les dépouiller de leurs guillemets. Car « la crise » est une occasion de tenter de sortir de quelques idées reçues, et si « l’ingénieur citoyen » ne la saisit pas, que saisira-t-il d’autre ?

« L’ingénieur citoyen »

C’est une notion qui semble dater (comme celle de citoyenneté…) mais que la « crise » vient opportunément remettre en scène. Pourquoi les ingénieurs devraient ils (re)devenir citoyens ? Parce qu’on les soupçonne de l’être un peu moins que d’autres, avec une supposée tendance monomaniaque à la performance technique et à la vénération de tout ce qui est « chiffre ». D’où un prétendu aveuglement, dont les exemples extrêmes sont le professeur Tournesol, côté optimisme, et le docteur Folamour, côté apocalypse. Or, il faut reconnaître que l’ingénierie a causé bien des catastrophes sociales : n’est-ce pas par exemple « l’ingénierie financière » (dont la « sophistication » échappait même au contrôle de ses « experts ») qui vient de nous plonger dans la tempête mondialisée ? Oui, mais pas à elle seule, comme on le verra. Quoi qu’il en soit, il faut espérer que les ingénieurs financiers (et les autres, et les « non ingénieurs ») auront profité de l’occasion pour lever la tête de leurs calculettes… et les faire servir aussi à d’autres calculs, qui leur permettront de mesurer en quoi consiste réellement « la crise ». Et d’adopter face à elle un comportement citoyen.

« La crise »

Elle nous est servie jour après jour dans les media sous forme de chiffres qui, le plus souvent, masquent l’essentiel : « croissance » (en berne), « chômage » (en hausse), « déficits » (à proscrire), « consommation » (à relancer), bref, une sorte de dictionnaire à la « Bouvard et Pécuchet ». Curieusement, on cherche presque en vain, dans cette avalanche, les vrais chiffres-clés qui sont ceux de la productivité du travail, et de sa croissance extraordinaire. C’est vexant pour les ingénieurs qui, justement, sont les premiers auteurs de ces prouesses productivistes. Or, que nous disent ces chiffres si peu mis en avant ? Que la productivité agricole a été décuplée en 50 ans, et qu’il est donc vain d’espérer « créer des emplois » agricoles. Qu’il en est pratiquement de même dans l’industrie, avec pour conséquence une série de « restructurations » plus agressivement nommées « dégraissages ». Que le secteur des services fait tout aussi bien, notamment par le recours généralisé à l’informatique, dont les performances sur 30 ans ont augmenté au rythme de la « loi de Moore » (doublement tous les deux ans). Ingénieurs (et citoyens), sachez-le bien : c’est là le nœud de l’affaire, et tout s’ordonne (ou devrait s’ordonner) autour d’une bonne gestion de cette productivité foisonnante dont vous êtes les héros. Mais qui le proclame ? On nous méconnaît !

En fait, cette « crise » qu’on nous débite jour après jour se présente comme une sorte de « dégazage » en mer, avec deux purges qui se cachent l’une dans l’autre :

  • La purge financière, qui est tout sauf « physique », et qui ne devrait concerner que les joueurs de casino et de bonneteau
  • La purge productiviste qui, elle, est bien « physique » et qui, loin d’être une crise, devrait être une bénédiction, si on (qui « on » ?) savait et/ou voulait mettre cette productivité au service de tous les citoyens (ingénieurs ou pas…).

Calculs d’ingénieur (productivité)

Calculons un peu, en ingénieurs. Si, grâce à l’automatisation, il faut chaque année 3% de moins de personnel pour produire la même chose, et qu’au départ, ils étaient 100, combien devront-ils être dans 10, 20 ou 30 ans, à supposer que le rythme de productivité n’accélère pas encore ? Vous avez les réponses ? Les voici : après 100 personnes au départ, il n’en faudra plus, respectivement, que 74, 54 et 40. Eh oui : une productivité qui s’accroît de 3% par an invite à se préoccuper du sort des 50% d’employés qui seront en surnombre, si on ne fait rien, dans le quart de siècle à venir (comme par exemple, au rétroviseur, « les 30 glorieuses », pour faire bonne mesure). Et 3% de mieux par an, c’est un rythme de fainéants, comme ne manquait pas de le souligner l’employeur (pendant 30 ans…) de l’auteur de cet article !

Voilà donc un fait têtu, avec des chiffres d’ingénieur. Les économistes y accordent-ils de l’importance ? Cela dépend, car il y a toute sorte d’économistes et même, comme persifle le Canard Enchaîne, de « déconomistes ». Certains ont bien vu le centre de cible (selon l’opinion de l’auteur), par exemple Xavier Lacoste, directeur général du cabinet Altedia (dont Raymond Soubie, actuel conseiller du président de la république, fut le fondateur) : « Les entreprises doivent réfléchir à réduire le temps de travail », écrit-il dans « Les Echos » du 26-2-2009, avec toute sorte de données intéressantes. Mais ce genre de propos reste souvent sans échos, dans un « grand silence blanc ». Peut-être le fétichisme sur la sacralité de la « valeur travail » y est-il pour quelque chose. Car à l’opposé, et bien plus souvent, on trouve des (d)économistes qui proclament qu’on ne travaille pas assez, et que voilà tout le mal ! Donnons-en un exemple caricatural : François Dupuy, « sociologue des organisations », dans Les Echos du 20-5-2009 : grosse polémique !). Donc :

« Le sous-travail, un fléau qui gangrène la société française », titre ce sociologue des organisations. On s’attend à y trouver confirmation que les « petits boulots » pourrissent la vie de ceux qui n’en trouvent pas d’autres, pour cause de productivité galopante ? Pas du tout ! En fait (et en exergue dans l’article) : « Le sous-travail tue le travail. Pire encore : le sous-travail permet à une génération de vivre confortablement en tuant le travail pour la génération suivante ». Cela ne vous semble peut-être pas lumineux ? Eh bien, voici une clé pour cette énigme. Citation :

« Les Etats-Unis sont capables de créer une multitude d’emplois qu’on ne cherche pas à supprimer pour mécaniser l’activité. Il y a là-bas une confiance dans le travail. En France, le rêve, c’est une rame de métro sans conducteur… ». (Faut-il revenir alors au « poinçonneur des Lilas » ?). Et pour bien enfoncer le clou, et montrer à quel point le Français tire-au-flanc creuse sa tombe (il n’a pas « confiance dans le travail »), le sociologue signale même que de ce fait, « …les entreprises réfléchissent à remplacer les hommes par des robots dans les entrepôts. » Mais où va-t-on si les entreprises sont ainsi contraintes de tuer le travail des générations à venir ! Ainsi s’éclaire la sentence mystérieuse du paragraphe précédent, que nous vous invitons à relire en note de bas de page, car c’est un joyau de la plus belle eau. [1] Car bien entendu, la robotisation faite n’est plus à faire, et la génération suivante va se trouver condamnée… à une confortable oisiveté !

La « valeur travail » contre « vivement la retraite »

Que peut penser un ingénieur citoyen de ce point de vue curieux sur la « valeur travail » ? Nous avons tendance à croire que l’automatisation en vue de libérer l’homme du travail servile (le « dur labeur » ou le « petit boulot ») est précisément notre titre de gloire. Mais pas notre sociologue, apparemment. Est-ce par obsession d’économiste sur le « chiffre » ? (atteindre au « plein emploi à plein temps », même par les « petits boulots » ?). Est-ce même une sorte d’éthique ancestrale ? (« tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (et « tu accoucheras dans la douleur »)). Probablement un peu des deux ? En tout cas, un ingénieur citoyen ne peut éviter ce « questionnement » : travailler pour vivre (confortablement), ou vivre pour travailler (« plein emploi ») ascétiquement ?

Travailler pour vivre est le lot de la plupart de nos contemporains. Pour les plus chanceux de la planète, c’est même « travailler moins et vivre mieux », grâce aux progrès de productivité des deux siècles passés. Pour les chanceux parmi les chanceux, le travail est même devenu un jeu excitant, et c’est « travailler à ma guise en m’épanouissant ». Ce sont souvent eux qui portent le plus haut la « valeur travail », et comme on les comprend ! Ils pourraient prendre pour devise cette citation de La Bruyère : « Il ne manque au loisir du sage qu’un meilleur nom, et que lire, écrire, méditer et être tranquille, cela s’appelât travailler. » Eh bien, gageons que beaucoup d’ingénieurs (et cadres) citoyens ont pour principale aspiration de procurer cela à leurs concitoyens, grâce à leurs talents « ingéniériques » (et « managériaux »).

Mais, dira-t-on, « la crise » ne nous en éloigne-t-elle pas chaque jour, et n’avons-nous pas mangé notre pain blanc ? Et par exemple : « Qui paiera nos retraites dans ces conditions ? Plus « d’inactifs » aux deux extrémités du spectre (juniors et anciens), moins « d’actifs » entre les deux, le système de solidarité va s’effondrer ! ». Et voilà qu’on nous agite la perspective de devoir blanchir sous le harnois jusqu’à soixante-dix ans et plus ! Eh bien, que l’ingénieur citoyen reprenne sa calculette, et il pourra dire en fin de compte : « N’ayez pas peur ! », en dépit de ces Cassandres (d)économistes : Car à quoi se résume tout cela :

  • Il fut un temps où on vous mettait au travail douze heures par jour depuis l’âge de six ou huit ans jusqu’à la mort, sans retraites ni congés payés. C’était l’époque de la machine à vapeur.
  • Cent ans plus tard, le certificat d’études reculait l’âge d’entrée dans la « vie active », la semaine était de moins de 48 heures, les congés payés et la retraite à 65 ans réduisaient encore le temps de travail d’une vie (d’au moins 40%), et le « niveau de vie » était incomparablement supérieur. Encore avait-il été amputé par deux guerres mondiales en trente ans.

Si donc certains auraient dû se faire du souci à propos de leurs retraites (et de leur santé), c’étaient bien nos ancêtres, et ils n’y ont pas manqué : car il s’est toujours trouvé des agitateurs de spectres pour annoncer l’apocalypse dès qu’une mesure est prise pour faire profiter le « bon peuple » du produit de son travail. Ingénieurs (et cadres) citoyens, rappelez-vous cela, et continuez à « ingéniérer » pour le confort et le bonheur des hommes. Car… le meilleur est à venir. En effet, la rétrospective que nous avons faite au paragraphe précédent se prolonge dans le futur : les « 3% de mieux chaque année », et autres « loi de Moore », continuent leur œuvre. On pourrait même les appeler « la main invisible de l’ingénierie ». Or, vous vous souvenez : « 3% de mieux chaque année, c’est 25% de travail en moins nécessaire dans 10 ans, et 50% dans 25 ans ». Y a-t-il pas là de quoi « payer nos retraites », et même plus ?

Cela n’empêchera pas certains augures de revenir à la charge avec des arguments de prétendu bon sens, qui n’introduisent que des données démographiques (croissance du rapport inactifs/actifs) sans jamais mentionner la productivité galopante des actifs. Eh bien : « N’ayez pas peur ». Et si d’aventure, vous êtes ingénieur statisticien, faites-nous un petit pamphlet sur les mille et une manières dont bien des politiciens et (d)économistes nous lancent des rideaux de fumées de chiffres.

Insomnies des cadres, Chômage et Dette

La « crise » est un révélateur de ce qui était déjà latent, entre autres le « stress » des cadres et la « dé(s)tresse » de beaucoup d’autres. On devrait en parler davantage en tant que souffrance humaine, et cela se fait fort bien dans certaines colonnes. Mais ce n’est pas le discours dominant des fauteurs/analystes de crise, qui préfèrent rester dans le « tangible », le « sérieux », en d’autres termes, le chiffre. Comme disait, paraît-il, Staline, que nous allons citer de mémoire : « Un meurtre est un meurtre, un camp d’extermination, c’est de la statistique ».

Premier exemple, un articulet intitulé : « Les nuits blanches des cadres coûtent cher aux sociétés ». Elles coûtent probablement aussi cher à leur santé, mais là n’est pas le sujet. Donc :

  • « … la crise tient les cadres en éveil… sur un panel de 2500 chefs ou responsables originaires de cinq pays (allemands, américains, britanniques, japonais, néerlandais), 72% ne dorment que six heures et quinze minutes en moyenne par jour, soit 20% de moins que les huit heures exigées en moyenne par l’organisme »
  • « …les troubles du sommeil liés à la conjoncture affectent 33% des cadres américains, 27% des cadres allemands, 24% au Royaume Uni, 20% au Japon et… 12% aux Pays-Bas. »
  • « Ce déséquilibre rampant de l’organisme a des conséquences néfastes directes sur le travail. La grande majorité des responsables sondés reconnaît qu’ils sont improductifs entre six et dix jours par an du fait de leurs nuits blanches ou écourtées. »

Et on arrive à l’essentiel :

« En termes de coûts, le cadre britannique fatigué représente un manque à gagner de quelque 850 livres sterling par an pour son employeur. Rapporté à l’échelle du royaume, les 4,3 millions de salariés concernés coûteraient 3,63 milliards de livres à l’économie britannique. » On peut se demander s’il n’y a pas dans ces considérations une touche d’humour froid très britannique. Mais probablement pas : l’angle d’approche est d’un grand classicisme type « business school ». Comme disait Heidegger (repris dans Pierre Calame) : « Le plus difficile dans la vie est de voir ses lunettes, car c’est à travers ces lunettes que nous regardons le monde. » Ici, les « lunettes business school » ont conduit à titrer : « Les nuits blanches des cadres coûtent cher aux sociétés » plutôt que : « Les nuits blanches des cadres coûtent cher à leur santé ». Et à mettre en exergue les conséquences en termes « d’improductivité » et de « manque à gagner pour l’employeur », donc « pour l’économie du pays » (car c’est tout un, n’est-ce pas ?).

Ailleurs, sous le titre « Dette et chômage : le retour », c’est encore sur les chiffres qu’on se polarise et qu’on se lamente. Figurez-vous que la France, qui se complaît depuis des décennies dans le déficit des finances publiques et dans le chômage, n’en sortira pas de sitôt à cause de cette crise venue d’on ne sait où ! Et quand donc retrouverons-nous la croissance ? Mais que fait le gouvernement, que fait le président, qu’on avait élu pour rompre (« la rupture ») avec ces mauvaises habitudes (déficits, chômage) et retrouver le saint Graal (la croissance) ? Cette polarisation sur les chiffres (au demeurant très sujets à caution dans leur définition même) donne l’impression d’un pilote d’avion qui navigue constamment « aux instruments », qui ne lève donc pas le regard vers le pare-brise, et qui répète : « Mais l’altimètre ? Que dit l’altimètre ? »… alors que la tête d’une girafe apparaît derrière un hublot… Enfin, pour ceux qui croient à la vérité des chiffres, ou même qui les cultivent sans pour autant leur vouer un culte, précisons que nos déficits publics cumulés risquent de passer de 63,8% à 80% en trois ans, et le chômage de moins de 10% à plus de 11%, alors que la croissance sortirait péniblement des valeurs négatives, et pourrait rester « souffreteuse » pendant dix ans (NDR : comme au Japon depuis plus de 15 ans). Et alors ? Le Japon fait-il à ce point pitié, avec sa croissance en berne, à côté de la Chine, avec sa croissance insolente ? Mais ce n’est pas la question : « L’altimètre, que dit l’altimètre ? » Le problème est qu’il y a altimètre et altimètre (barométrique, perturbé par la météorologie, radioélectrique, bruité par les reliefs), et qu’il ne vous dit rien sur la destination de l’aéronef. Mais peu importe, « il-faut-quan-ti-fi-er ».

Conclusion (provisoire) : la « crise » comme opportunité pédagogique

Mais si cette quantification n’était que l’habit d’austérité avec lequel on veut sacraliser un prêche ? Reprenons donc à notre façon une certaine vulgate économique, section française, et jugeons de l’adéquation :

La France, pays dissipé par nature (« l’exception française »), vit dans le péché depuis bien longtemps : prodigalité (déficits budgétaires) et paresse (chômage, « sous-travail »). Comment pourrait-elle donc atteindre au ciel de la croissance ? (Car avec la croissance, l’arbre de l’économie peut monter jusqu’au ciel). D’autant plus qu’une calamité divine (le Dieu de l’économie) vient punir nos péchés (mais là, ce n’est pas une « exception française »). Or, les mauvais bergers ne réalisent pas que cette calamité est la main tendue de la divinité (économique) pour nous aider à nous purifier, en revenant à la « valeur travail », à laquelle nous n’avons pas assez fait « confiance » (voir plus haut). Moralité : « Travaillez, prenez de la peine… ». Et si vous ne savez pas à quoi, travaillez tout de même, jusqu’à ce que vous trouviez quelque chose à faire.

Ainsi parlait le directeur de conscience économique, brandissant la calculette. Et nous, nous pouvons en profiter pour mieux comprendre ce qui se passe. Si « à quelque chose malheur doit être bon », profitons de cette « crise » pour mieux ouvrir les yeux, avec la fraîcheur et la rigueur que nous donnent notre esprit solidaire et nos formations aux sciences exactes (dont « l’économie » n’est pas). Et faisons-en profiter les autres.

oOo

[1] Le sous-travail tue le travail. Pire encore : le sous-travail permet à une génération de vivre confortablement en tuant le travail pour la génération suivante


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